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    Coup de feu, coups et blessures et ... rabibochage

     

     

                Voici la relation d’un fait divers qui prendra rapidement une tournure inattendue et disproportionnée et dont la victime tirera un profit calculé. Tout a commencé par un coup de feu : Cejourd’huy 7 mars 1790 après-midi vers les 10 heures du soir, nous commandant en chef de la Milice Nationale du vilage de haréville –(il s’agissait de Pierre Guillery, chaudronnier)- ayant été informé par le bruit public que le sieur Nicolas Messagé fils ètant dans son jardin et ayant pendant les vepres tiré un coup de fusil dans un jardin à lui appartenant avoisinant le corp de garde, la garde effrayée par le coup se transporta sur le champ vis-à-vis le coup, y trouva ledit Nicolas Messagé qui l’interpella de ce transporter au corp de Gardes pour y rendre raison dudit coup de fusil laché, lequel ayant refusé et dit en jettant son chapeau que si quelqu’un de la Garde osoit passer outre il tirreroit dessus. En conséquence de ce rapport qui à été constaté vû  par la ditte Garde, nous commandant assisté par le conseille de nos officiers avons ordonnés pour avoir manqué de respect, fait des menaces a la Garde seroit provisoirement emprisonné, et dans le même moment de son emprisonnement Claude Messagé son frère a pris sa deffence et comme ayant voulû se révolter contre les ordres du commandant qui étoit présent, il à été ordonné à l’instant qu’il seroit emprisonné avec son frère ; et a l’instant Etienne Bienfait voulant aussi prendre fait et cause de Nicolas et Claude Messagé à été arrété et emprisonné pour la même cause, comme hubert Grandgenaivre, pour avoir insulté la Garde en disant qu’ils étoient tous souls....

               Le 7 mars 1790 était un dimanche et Nicolas Messagé, fils âgé de 25 ans a tiré un coup de fusil dans son jardin pendant les vêpres. (Cet office se célébrait autrefois le soir). On peut se demander pourquoi il a choisi ce moment pour faire du bruit. Sommé par un garde qui faisait le planton dans un local attenant au jardin de s’y présenter pour expliquer son geste, Nicolas Messagé a menacé de tirer sur celui qui dépasserait la limite matérialisée par son chapeau jeté à terre devant lui. Averti de ce comportement, Pierre Guillery, commandant chef de la milice, conseillé par ses officiers a ordonné l’emprisonnement de Nicolas. Les choses se sont envenimées lorsque Claude alors âgé de 32 ans, frère de Nicolas s’est interposé bientôt suivi d’Etienne Bienfait et de Grangenaivre Hubert qui ont pris le parti du tireur en insultant la garde. Les quatre hommes ont été derechef arrêtés et « emprisonnés ».

                Et a l’instant averti par la Garde que les cidessus dénommés prisonniers faisoient fracturer dans les fenêtre du corp de Garde ou ils étoient détenus, avec menasse de forcer la garde nous avons constitué un sentinel proche la fenêtre avec consigne de ne laissé sortir aucunes des personnes, et étant en faction près de la ditte fenêtre il lui à été porté un coup sur l’os de la pomète du coté droit...

                La sentinelle en question était Jean-Baptiste Patuel, marchand et vraisemblablement colporteur quelques mois dans l’année. Il possédait une voiture à deux roues attelée d’un cheval. (Ce dernier renseignement apparaît ailleurs dans le registre du greffe). Les quatre « prisonniers » ont fracturé la fenêtre du corps de garde et frappé la sentinelle au passage.

                ... lequel coup à forcé le commandant, vû le sentinel blessé, les menasses faites et les fenêtres brisées d’appelle à son secours la brigade de Maréchaussée de St. Thiébault avec deux fusilliers de la Milice Nationale dudit St. Thiébault, qu’ils se sont aussi transportés unitairement, savoir sieur Jean Laumon, et Edmond Arnaud tous deux cavailliers de ladite Brigade pour y mettre l’ordre et la police, et pour plus grandes surté conduire les dits prisonniers dans les prisons Royales de Bourmont pour y être punis et leur procès fixé par voy de fait contre la ditte sentinelle que nous avons reconnû être le sieur Jean Baptiste Patuel marchand demeurant au dit lieu qui a déclaré sur les instances et représentation qu’on lui a fait cela alloit perdre les dits prisonniers en conséquence arrété et prié monsieur le commandant de ne point faire conduire les dits prisonniers dans les prisons dudit Bourmont en disant qu’il se contenteroit pour toute punition des voys de faits et mènaces exercèes contre lui par les dits prisonniers ; tous les frais et affaire jusqu’à parfaite guérison, de même que ceux de la Maréchaussée et deux fusilliers de la Garde Nationnalle de St. Thiébault, comme aussi ceux du médecin et autre faux frais, faits jusqu’à présent et à faire si le cas échet, et de lui demander excuse pour l’avoir frappé ; mais excuse pour l’avoir traité lui et son beau-père de bancqueroutier et en conséquence déclare pardevant les officiers de la garde nationalle dudit haréville qu’il les reconnaissait pour des honnêtes gens incapables de pareille chose...

                Les choses ont pris de l’ampleur. Pierre Guillery entendait faire régner l’ordre et a fait venir depuis St. Thiébault  la maréchaussée et deux fusiliers à cheval pour faire amener les fauteurs de trouble à Bourmont et les y faire emprisonner et juger. Jean-Baptiste Patuel a fait appel à un médecin  très certainement venu de Bourmont pour faire constater une ecchymose à la pommette droite. Bien évidemment, tout cela a pris du temps, au minimum 24 heures. Les esprits se sont calmés. La réflexion et la raison ont fini par prendre le dessus. En effet, faire emprisonner et juger quatre hommes à Bourmont situé à plus de deux heures de marche d’Harréville pour un malheureux coup de fusil était disproportionné. Et c’est la victime, Jean-Baptiste Patuel qui a demandé l’arrêt des poursuites en proposant un compromis fait d’excuses réciproques et de remboursement des frais occasionnés par le déplacement de la maréchaussée, des fusiliers et les honoraires du médecin.

                ... lesquelles conditions ont été acepté et aggréées par le sieur françois Messagé qui au nom de tous les prisonniers s’est porté fort en son propre et privé nom de faire aggréer le tort, comme de fait il aggrée en son propre et privé nom et principal payeur comme de fait aussi et comme fondé de pouvoir à payer a l’instant la Maréchaussée, le Médessin et les deux fusilliers de St. Thiébault, et tous les autres frais qui ont été faits jusqu’à ce jour, pour les quels les présentes lui serviront de quittance pour en faire tel usage qui lui semblera laquelle somme se monte à ...... en conséquence vû l’accomodement entre les parties nous avons ordonnés que les dits quatre prisonniers garderont prison par forme de correction et punition militaire pendant 24 heures pour avoir manqué de respect, d’aubéissance, fait des mènasses et frappe le sentinel, après laquelle punition ils seront relâchés en faisant leur excuse au commandant ; officiers de la ditte garde de même qu’au sieur Patuel et son beau-père, avec promesse de n’y plus résidiver sous plus grande peine...

                C’est François Messagé, père de Nicolas et de Claude qui s’est proposé de payer la maréchaussée, les deux fusiliers et le médecin. (François Messagé était un notable et disposait d’une certaine aisance financière. Il avait prêté de l’argent à la commune qui était débitrice). La somme, non définie au moment du procès-verbal, n’a pas été inscrite dans l’espace réservé. Le greffier Jean-Baptiste Hubeaux a recopié le PV initial dans le registre du greffe quatre mois après les faits et ignorait vraisemblablement le montant. Pour marquer le coup, par forme de correction et punition militaire,  Pierre Guillery, commandant de la garde, a demandé un emprisonnement de 24 heures pour les quatre concernés.

                A l’instant les frais finis jusqu'à lors ont été payés contant (= comptant)par le sieur françois Messagé  (sauf ??) son (recours ??) [ les deux mots sont difficilement lisibles ] contre les autres prisonniers compersonniers* avec ses fils et les dommages et interest en vers le sieur patuel et dont il à bien voulû se contanter, ont été réglés à 3 livres de francs par jour pour payer un homme pour laccompagner en son voyage prochain a faire, et conduire sa voiture pendant le temps que le dit Patuel en aura bèsoin, qu’il ne pourra lui-même la conduire le tout laissé à son honneur et conscience, le tout convenû et arrèté entre les parties avant dittes. Convenû en outre que les prèsentes resteront entre les mains du sieur Pierre Guillery commendant de la troupe nationale...

                *Compersonnier (ou comparsonnier, parsonnier) n. m. Associé à d’autres dans l’exercice d’un droit, d’un revenu, d’une seigneurie, d’une exploitation. (Marcel Lachiver).

    Dans le texte ci-dessus, le terme est synonyme de « comparse ».

                Jean-Baptiste Patuel s’en est sorti finement en faisant preuve de diplomatie et de professionnalisme. En demandant que le groupe des quatre ne soit pas transféré à Bourmont, il a fait preuve d’indulgence, voire de mansuétude et peut donc attendre ou espérer une forme de reconnaissance ou de gratitude de leur part et peut-être aussi d’une partie de la communauté villageoise. Il a certes demandé des excuses pour les coups reçus mais a excusé l’insulte de banqueroutier qui lui a été faite ainsi qu’à son beau-père. Il faut comprendre le mot « banqueroute » dans son sens propre à savoir situation du commerçant failli qui a été jugé coupable de fraude (Dictionnaire Quillet). On l’avait donc accusé de fraudeur, voire de voleur.

                 Enfin, en bon commerçant, il a réussi à obtenir des dommages et intérêts ( 3 livres par jour ) pour payer un homme pendant le temps que le dit Patuel en aura bèsoin . En d’autres termes, il a créé un emploi, sorte de CDD avant la lettre, aux frais de François Messagé. Principale victime au début, il a ramassé la mise.

     

                                                                                                Marcel Frantz


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