•  Le cas des filles-mères

     

                Certaines misères, certaines douleurs restent passablement muettes comme par exemple celles des filles-mères et des naissances dites illégitimes aux XVIIIème et XIXème siècles. Quels recours avaient ces femmes ? Les documents sont rares et il est délicat de rassembler un corpus suffisamment dense pour risquer une étude approfondie. Le présent article, qui s’articule sur deux volets, ne prétend nullement y répondre –(il existe assurément ici et là des mémoires, des thèses dans des bibliothèques universitaires, des archives...)- mais simplement mettre à jour quelques extraits consignés dans les registres du greffe de la commune.

     

    1) Les filles-mères

     

    - 16 septembre 1759. Marie Pierrot, fille de Claude Pierrot se présente au greffe à 7 heures du matin pour déclarer sa grossesse en présence de deux témoins : Jean-Baptiste Ory marchand à Harréville et d’un autre marchand dont le nom est illisible.

              « ... dissent (= disant)que le 5 du mois de juin 1759 elle aveais etté recherchée par Etienne guidongarsont lequelle a tant recherché la fille quel cest laissée allée a ses volonter se declarent ent cinte de heuvre (= enceinte des œuvres) dut Etienne guidondu tent cy dessus de du mois juin dernier et quelle declare en outre que sy le dit etienne guidonne luy avait pas promis le mariage quel noroit pas suconbée mais voyent quil luy avait promis le mariage elle ce laisse alle (= s’est laissée allée)au volonter dudit Etienne guidon... »

     

              Un peu plus loin, on apprend qu’Etienne Guidon était originaire de Beaufremont (à 9 km d’Harréville à vol d’oiseau, canton de Neufchâteau).

     

     

    - 25 septembre 1761. Marianne Macuzon, fille de Nicolas Macuzon se présente au greffe «... disent que le 2 de maÿ il (mis pour ‘elle’)a été (mot illisible)par felix Vilmainfils de feux Jean Voulmain. Lamitié qu’il avet lun pour lautre les a fais cuconbert (succomber)en faute et quel dis en netre ensainte du 2 maÿ et que sit ce netes quil lui a promis de la pousser (l’épouser) quil ni oret pas cuconbé et il a dis presence des temoin soussigné quil navet ut jamais affaire a qui que se soit... »

     

     

    - 25 janvier 1770. Catherine Caussin, fille de Marie Duber veuve d’Auguste Caussin « se déclare enceinte des œuvre de françois Caussinfils de françois caussin et de marguerite simonot  laboureur demeurant a la fauche terre de champagne etant en condition chez ledit Caussin audit lieu de lafauche pour les ouvrages de moisson qui a commencé son entré chez ledit Caussin le premier jour d’aout et a fini le 17 de septembre pendant lequel temps laditte Caussin déclare etre enceinte par la communiquation fréquente et habituelle quelle auroit eu des œuvre dudit caussin et que la ditte Caussin a affirmé sincère et véritable... »

     

              Le 7 juin, Marie Duber, mère de Catherine Caussin, demande la présence du maire et du greffier au chevet de sa fille : « ... ayant été adverti et sommé par ladite marie duber de nous trouver ce jourdhhuy a son domicil.... ». Ils arrivent à 23 heures. « ... etant au domicil de laditte Caussin en presence de laditte sa mère et de la matronne dudit lieu ayant sommé laditte Caussin de nous déclarer quelle auroit faite en conséquence detre enseinte des œuvres dudit françois Caussinen datte du 25 janvier 1770 par devant nous susdits officiers ou au contraire sy elle avoit autre declaration a faire ce que ladite Caussin ayant juré et affirmé navoir été enceinte que des œuvres dudit Caussin et non dautre et dans le temps specifie et (mot illisible)dans la premiere declaration et ayant déclaré ne savoir signé pour navoir usage de letre dont acte et avons signé françois messagé maire, henrion greffier ».

     

              Catherine Caussin accouchera d’Anne le 9 juin à 2 heures du matin (voir document ci-dessous) dans lequel le curé Hutin écrit : «... Anne fille naturelle... ».  Elle s’est donc présentée le 25 janvier 1770 pour déclarer qu’elle était enceinte de François Caussin. Le 7 juin 1770, sur le point d’accoucher, en présence de 4 témoins (sa mère, la matrone, le maire et le greffier) elle jure et affirme ce qu’elle avait déjà annoncé en janvier. Il ne reste plus qu’à chercher le degré de parenté entre Catherine et François pour estimer le degré de consanguinité.

     

                    

     

     

     

    - 1er juillet 1773. Marianne Poignant 22 ans, fille de feu Claude Poignant se rend au greffe avec sa mère pour se déclarer enceinte de 8 mois « ... c'est-à-dire depuis le commencement de novembre dernier des œuvres du nommé jaque margnautgarcon agé de 21 ans de la paroisse de cabit diocez de Sens lequel comparant a reconu la declaration de la ditte fille... »

     

              La commune de Cabit n’existe pas. Il s’agit très probablement d’une erreur de transcription.  Le lieu phonétiquement le plus approchant au nord de Sens est Baby.

     

     

    - 19 juillet 1792. «... Marie anne habert fille mineure de la paroisse de Bazoille, residant en la commune de haréville depuis environ 18 mois, faisant déclaration qu’elles est enseinte d’environ 7 mois et demi, provenant des œuvres de Claude Renaudgarçon résidant dans le temps de la conseption avec laditte habert chez le sieur prudent antoine, et actuellement chez le sieur Joseph fouriot, laquelle a persistée à sa première déclaration qu’elle a affirmé pardevant ledit sieur maire [...] laquelle nous a dit que ledit Claude Renaudn’avait jouit d’elle après plusieurs tantatives que sous la promesse speciale de lépouser ... »

     

     

     

    - 26 octobre 1801. « ... est comparue Marguerite Denis marchande fille de défunt Joseph Denis et Elizabeth Marot ses pere et mere de la commune d’haréville Laquelle Marguerite Denis etant accompagnée des citoyens Jean baptiste patuel adjoint de la ditte commune d’haréville et Joseph Rabert cabartier tous deux demeurant audit haréville ; laquelle Marguerite Denis m’a déclaré quelle etoit enceinte des œuvres d’unhomme a elle inconnu... »

     

    Ces 6 déclarations de grossesse appellent quelques remarques :

     

    - Les filles, souvent accompagnées de témoins, signalaient officiellement les faits en indiquant le nom du partenaire à une exception près. Ce faisant, elles le faisaient connaître à la communauté villageoise et exerçaient une pression morale évidente sur lui dans le but d’une reconnaissance assortie d’une promesse de mariage pour régulariser leur situation et tenter d’éviter de vivre dans la nécessité.

     

    - Dans 3 cas, elles invoquent une promesse de mariage faite avant la conception.

     

    - Au moins 3 hommes n’étaient pas du village : Etienne Guidon venait de Beaufremont, François Caussin de La Fauche, Jacques Margnaut du diocèse de Sens.

     

    - De l’inconnu déclaré en octobre 1801, on ne sait rien. Viol ? rencontre de passage ? partenaires multiples ? Marguerite Denis était marchande et arpentait très probablement routes et chemins...

     

    - On ne sait absolument rien des réactions de la communauté. Comment étaient considérées les filles-mères ? (compassion ? stigmatisation ?). Voici ce qu’écrit Marion Martin dans la revue La voix des campagnes. La période couverte par cette revue est surtout le XIXème et le début du XXème siècle. « ... Issus des mentalités profondes et bien ancrées, les jeunes hommes, en compensation d’une promesse de mariage ajoutée à de petits présents offerts en guise de preuve d’amour, obtenaient bien souvent de leurs futures épouses cet acte sexuel tant désiré. Les révélations les plus nombreuses concernant une future naissance étaient faites à six mois, lorsqu’il était devenu à ces femmes impossible de dissimuler leur grossesse. [...] La jeune fille, souvent seule ou parfois accompagnée de sa mère, se devait de déclarer à son père cette grossesse synonyme de honte familiale. L’aveu de cette grossesse à une personne masculine représentant une autorité indiscutable n’était pas une démarche enviée. L’interrogatoire du chef de famille exigeait le récit circonstancié de la faute dans les moindres détails : le moment, les lieux, le nom de l’auteur, la fréquence, l’évocation de l’acte et bien d’autres questions étaient posées à la fille concernée. [...] Mais que valait la parole d’une fille aux vertus légères portant un enfant qui n’aurait pas de père contre les dires d’un jeune homme qui s’affairait à nier toute relation [...] Cette situation humiliante et dégradante était parfois tempérée par un départ précipité, car la maman et l’enfant se devaient d’être éloignées de tous commérages venant indigner l’honneur familial. [...] Certaines de ces jeunes filles restaient au village et s’en allaient vivre avec un homme célibataire beaucoup plus âgé qu’elles, qui en compensation du qu’en dira-t-on donnait un nom à leur nouveau-né. Cette union forcée était soudée par un contrat social qui évitait ainsi le discrédit paroissial sur l’ensemble familial...

     

    - Enfin, et pour terminer ce premier volet, il faut relever la formule « ... enceinte des œuvres de ... »

     

    Sources : AD 52 E dépôt 718. Greffe de Harréville PV 1738 – 1793, (pour les 5 premiers extraits)

     

               - Archives communales pour le dernier extrait.

     

              - La voix des campagnes. La mémoire d’un passé oublié . Revue trimestrielle p. 13 (malheureusement non numérotée et non datée) Pour plus d’informations, consulter : www.lavoixdescampagnes.fr

     

     

                         Marcel Frantz 1er avril 2010.

     


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