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  Articles de cette rubrique :
 

 

Contestations, refus, insoumissions (2)

 

            Les réactions indignées, contestataires, de refus ou d’insoumission peuvent se décliner de multiples façons. Après avoir évoqué, dans l’article précédent, des comportements pondérés, réfléchis, argumentés, voici quelques exemples que l’on qualifiera par euphémisme de spontanés.

 

            - 16 décembre 1793. Du fait de l’état de guerre, le gouvernement procédait à de nombreuses réquisitions (chevaux, nourriture, métaux...). Jacques Lagny, cordonnier, dont il a déjà été question dans des articles précédents a été sollicité pour fournir des effets en cuir. Il s’est rendu au greffe pour déclarer : quil ne possaidait aucun cuir pour se conformer sous les loy, qui mette tous les cordonier en requisition pour les armé et quil soblige de travailler pour la republique lorsque la municipalité lui fournira le cuir convenablea cette effet...

 

            Le cordonnier s’en sort assez adroitement en demandant à la commune, c'est-à-dire à ses concitoyens, de lui fournir la matière première qu’il travaillera pour se conformer à la loi.

 

 

            Inventaire du foncier.

 

            En 1790, la Constituante, pour asseoir le nouvel impôt foncier, décida l’arpentage systématique de la France, la levée de cartes et l’établissement de registres de propriété. Les élus municipaux furent donc chargés de faire l’inventaire du foncier de la commune. Ils se heurtèrent à des oppositions soigneusement consignées.

 

            23 mars 1792. Nicolas Lironcourt, Joseph Lamotte et Charles Garnier, tous les trois commissaires adjoints ont déclaré quaprès s’avoir transporté sur différentes sections il leur étaient impossible d’indiquer et connoître les heritages* de plusieurs qui n’ont voulû donner aucune connoissance. C’est pourquoi que les soussignés après avoir travaillé plusieurs jours a faire letat de section nottamment la 3eme et 4eme et voyant qu’ils sont obligé de recommencer les 1ere sections par refus d’indications d’heritage et même réitéré à son de caisse (= tambour)contre les personnes refusantes yci denomé, savoir Prudent Antoine, Jean Bte Antoine, Jean Bt Habert, Nicolas Morel Laîné, Louis Odinot, qu’ils cultivent tant a leur propre qu’en gagnage** et a plusieurs particuliers du lieu au moins le tierre du finage et qu’ils ne veulent en donner aucune connoissance ...

 

*héritage : possession perpétuelle opposée à la viagère. Ce qui vient par succession, par hérédité ou par acquisition.

 

**gagnage : lieu où vont paître les troupeaux (pâtis, pâturages).

 

            Les 5 personnes citées par les commissaires désignés ont refusé de déclarer leurs possessions et bien évidemment celles qu’elles louaient à des particuliers. Comme elles exploitaient environ 1/3 du finage de la commune, il était impossible de faire un relevé correct du foncier. Elles cherchaient à retarder au maximum les nouvelles impositions en jouant sur les lenteurs et les désordres inhérents à l’installation de nouvelles instances administratives. (wait and see). Les élus communaux en étaient réduits à demander ce qu’il fallait faire : ouï le procureur de la commune avons délibérés que coppie des présentes sont envoyées a MM les administrateurs du district au fins de nous donner les moyens par ecrit de pouvoir contraindre et obligé tous les particuliers a nous donner connaissance de leurs heritages et profession sans quoi nous protestons de l’impossibilité où la Municipalité se trouve de pouvoir exécuter la loi et former letat de ses sections.

 

 

Les suspects.

 

            La hantise du complot a eu pour conséquence la mise en place dans les communes, dès mars 1793, des comités de surveillance qui devaient surveiller les suspects et délivrer aux « patriotes » des certificats de civisme. Sont déclarés suspects les nobles, leurs parents, les personnes qui se sont vu refuser des certificats de civisme et tous ceux qui par leur conduite, leurs relations, leurs propos, leurs écrits se montrent partisans du fédéralisme et des ennemis de la liberté dit la loi du 17 septembre 1793.

 

            Les élus municipaux ont adopté avec un certain zèle ces nouvelles normes et ont trouvé quelques « contestataires » qu’ils se sont empressés d’arrêter pour finir par les relâcher quelques jours après. Parmi ces mauvais patriotes il y avait Agnès Gilbert femme de Joseph Frinquel cultivateur à Harréville. Elle a été arrêtée le 6 juin 1793 car elle avoit tenu plusieurs fois des propos infame envers la Republique ce qui oblige la municipalité de la déclarer suspects envers la nation et qui nous donne lieux de la maitre en aréstations suivant laretté (= l’arrêté) du département et le décrets de la convention nationalle...

 

            Continuant sur sa lancée, le 26 juin 1793 un autre personnage a été considéré comme potentiellement dangereux et donc suspect. : la sous ditte municipalité ayant prise conaissance par plusieur particulié que le nommé Claude Marey etoit aristocratte et même que setoit la plusieur tems qui nantrait point aux office en conséquence nous le déclarons suspects et ordoné quil sera my en arrestations...

 

            Agnès Gilbert avait sans doute la langue trop bien pendue et Claude Marey n’assistait point aux offices mais cela avait suffi pour qu’ils soient considérés comme des contestataires.

 

Les gardes.

 

            Il a déjà été question, dans un article précédent, des gardes chargés de veiller sur les propriétés et d’empêcher mésus et autres incivilités. Comme les officiers de la garde étaient des habitants de la commune, qu’ils n’avaient aucun pouvoir légal, la situation devenait rapidement ingérable, voire ubuesque.

 

            - 6 août 1793 : Claude Lembert, Félix Fayette refusent d’effectuer leur tour de garde. ... en vertu d’une délibération faitte en la commûne de harreville qu’il seroit monté une garde exacte par tout les citoyens chef à toure de roel, le tour etant survenû Claude Lembert qui a été commandé par françois fondrion caporal de la garde bourgeoise, qu’il a dit qu’il n’etoit plus d’age pour monter la ditte garde et qu’on lui faisent voir les loÿe et de plus qu’il ne la monteroit pas ; survenû felix faÿette commandé par le même caporal qui à refusé de monter la garde et a dit que cetoit des betise de faire de paraille chause...

 

            - 7 août 1793 : Nicolas Létoffé insulte les gardes : (procès-verbal des gardes)

... Etant à exercer leur fonction pour la garde de toutes les propriétés de citoyen de la commune de harreville, ils auroit eu en rencontre le citoyen Nicolas Létoffé fils de Dominique Létoffé cultivateur dans la commune de harreville qui a dit qu’apres avoir etre bien payer qu’il ne faloit point d’amande que nous n’avions fait un rapport que pour avoir de largent pour nous remplir et grûger comme des gougard*, et qu’il n’appartenoit qu’a des coquin dèpier un quelqu’un pour le reprandre.... (les gardes étaient payés par la commune à partir des « contraventions » qu’ils dressaient).

 

            La contestation est ouverte, frontale et véhémente mais non dénuée de bon sens. Nicolas Létoffé tient tête tout seul à 4 adultes et les traite de profiteurs et de coquins.

 

            Il peut sembler intéressant de s’arrêter un instant sur le mot « gougard » employé dans le procès-verbal. Le terme devait être courant pour désigner quelqu’un de malhonnête. Seulement, il n’apparaît dans aucun dictionnaire. Le terme le plus approchant phonétiquement est « couguar », ancien nom du puma. Le rapprochement est très probablement à rejeter car l’environnement sémantique du vol et de l’escroquerie : (avoir de l’argent, nous remplir, gruger, coquins) ne s’adapte guère à ce félin qui n’était sûrement pas connu dans les campagnes.

 

            On ne peut s’empêcher de penser à « goujat » qui désignait entre autres un valet d’armée au XVIème siècle. Le terme s’orthographiait également « goujard, -geart, coujard ». L’inhumanité des soldats et desloyauté des coujards qui tuent, qui molestent, qui violent, qui bruslent qui destruisent. (1614. Ennuis des paysans champestres in Dictionnaire Godefroy de l’ancienne langue française et de tous ses dialectes du IXème au Xème siècle)

 

            Enfin, il existe une dernière hypothèse : « gougard » pourrait être l’avatar par interversion de syllabes du mot « cagou » attesté au XVème dans le jargon des gueux : Les cagous étaient des chefs de province ou pasquelins, chargés de la police des gueux en chaque province du royaume et de l’instruction des novices. Cette instruction consistait à mendier selon les règles de l’art, à simuler des plaies et des maladies, à endormir la vigilance des chiens de garde au moyen de certaines drogues, enfin à exécuter mille tours industrieux pour s’approprier le bien d’autrui. Discours préliminaire sur le jargon de l’époque de François Villon par Auguste Vitu (p. 268) in L’œuvre complète de François Villon. Jean de Bonnot  1977.

 

            La question reste ouverte à propos de l’origine du mot « gougard » et les avis permettant de nouvelles pistes de recherches seront les bienvenus.

 

 

 

            La dernière opposition évoquée dans cette seconde partie s’avère aussi être la plus brutale, la plus dénuée de bon sens. Nous la devons à Jean Lagny, fils du cordonnier Jacques Lagny dont il a été question au début de l’article et dans d’autres rubriques...

 

            ... Etant à exercer leur fonction de garde bourgeoise et des propriétés de tous les citoyens de la ditte commune d’harreville ils auroient été par le réquisitoire du citoyen capitaine de la ditte garde saisie le nommé Jean Lagny fils de Jacques Lagny cordonnier demeurant a harreville pour le mettre en arrestation, pour cause des insultes qu’il auroit donné à la santinelle dans son poste aux lieux d’harréville répresenté par le citoyen Nicolas bas lainé, lequel Lagny lui auroit dit qui se foutait de la garde et qui meneroit son cheval aux endroits deffandû par délibération et notamant à la saison* lorsque lon sa saisi de sa personne et arrivé au corps de gardeà dit et soutenu le fait et y persisté, et a été mis en arrestation des ce moment lespasse (= l’espace) de 6 heures...

saison : Le terme désignait en Bourgogne (et dans la région) une sole de culture c'est-à-dire la partie de terres arables d’une exploitation, d’un terroir ou d’un quartier de terroir qui, la même année, portait la même culture (sole de blé de printemps, d’hiver etc...)

              Dictionnaire du Monde Rural. Marcel Lachiver

 

            Voilà donc Jacques Lagny aux prises avec les autorités, jouant la provocation en s’opposant ouvertement aux décisions de l’autorité communale, criant haut et fort qu’il transgresserait les interdits ce qui lui a valu une mise au frais (ou en cellule de dégrisement ???) durant 6 heures.

 

 

            Rien ne permet de conclure quant à la quantité ou la fréquence des attitudes contestataires, d’insoumission ou de refus catégorique. La rareté des relevés dans les registres municipaux ne constitue nullement un indice voire une preuve de la rareté des faits. Il existait bien d’autres attitudes d’opposition dont les articles précédents se sont fait l’écho (vols, coupes sauvages de bois, bagarres etc...) Néanmoins, les procès-verbaux du greffe de la commune témoignent qu’en cette période trouble qu’engendrait la Révolution, des hommes et quelques femmes s’étaient opposés ouvertement, en prenant des risques, avec des arguments, parfois maladroitement ou bruyamment aux nouvelles décisions qui commençaient à égratigner les habitudes et le quotidien.

 

                                                                                  Marcel Frantz

Mercredi 26 Octobre 2011 à 09h22 dans PETITES HISTOIRES DE NOTRE HISTOIREPoster un commentaire